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FAUVE, des personnes ordinaires qui vivent des choses extraordinaires

A force de cultiver l’effacement individuel, le collectif FAUVE peut paraître s’entourer de mystère. S’agit-il d’une savante stratégie ou d’une évidence qui s’impose naturellement ? La réponse à cette question est évidente dès notre premier contact, dans les loges des Docks à Lausanne. La poignée de main est franche, presque amicale, le regard vif. Je devrais dire les regards vifs, puisque nous sommes accueillis par deux membres du collectif. Ils ne donneront pas leur nom, et même si nous les connaissons, nous respecterons ici leur volonté et nous nous contenterons de FAUVE pour citer indifféremment l’un ou l’autre de nos interlocuteurs.
L’interview accordée ne semble pas reçue comme un désagrément incontournable, mais comme un moment de partage, une occasion de parler de leur projet, ce dont ils ne semble pas se lasser. D’ailleurs, le discours est fleuve. Il n’y a rien de construit dans l’attitude de FAUVE, rien qui ne paraisse artificiel et ce sont eux qui s’attachent à créer une atmosphère propice en partageant la boîte de chocolat que le collectif a reçu en cadeau.

Pour lancer l’interview, je parle de mon premier contact avec leur musique et leurs textes. De ce message foncièrement positif qui se niche dans chaque titre, même et surtout lorsqu’il relate la réalité la plus sombre. Et je les renvoie à une phrase pêchée sur leur site : « FAUVE est désespérément positif ! »

FAUVE: “- C’est marrant, parce qu’on a creusé cette question il n’y a pas très longtemps. Et en fait, je pense qu’il y a un truc qui nous rapproche tous dans ce collectif et c’est pour ça qu’on le fait avec ces personnes-là et pas d’autres. On partage tous une forme de bancalité – je ne sais pas si c’est un vrai mot. Une faible tolérance aux déconvenues, à la frustration, à la tristesse ou aux événements négatifs, et en même temps une force de résilience, d’optimisme ancré, presque de naïveté parfois. Et on s’est rendu compte petit à petit que la question n’était pas tant ce que nous avons traversé ou vécu qui pourrait expliquer les textes, mais plus le prisme par lequel on aborde la réalité en général. Et on a un peu tous le même, on est un petit peu, je crois à fleur de peau, quoi. D’ailleurs, c’est ce qui explique qu’il y a des personnes, et à juste titre, qui désapprouvent entre guillemets le projet, en disant qu’on s’invente des problèmes, qu’on chouine. Et c’est vrai qu’on n’a pas vécu des choses différentes de n’importe qui. On a eu notre lot de drames et de belles choses, on a eu la chance quand même de grandir dans des milieux – je parle au niveau affectif – hyper sains, hyper soudés. C’est peut-être ça qui a amené au fond un côté justement optimiste. Mais malgré ça, on a cette part de fébrilité, de manque d’ancrage dans la vie qui explique le clair obscure de FAUVE. Donc c’est plus une lecture, une personnalité qu’on a en commun que des événements en particuliers, et cette dualité qu’on partage tous explique la teneur de nos textes et de notre approche de la vie en général. Il n’y a pas de fiction.”

L’Artpigiste: “- Vous dites souvent que ce projet était d’abord une espèce de thérapie. Ce côté positif est-il ancré en vous ou résulte-t-il d’un choix pour vous sortir de vos problèmes ?”

FAUVE : “- Il est ancré en nous, mais il a par contre fallu aller le chercher. Ben oui, au bout d’un moment, quand dans ta vie ça ne va pas du tout parce que tu encaisses assez mal les choses, tu te rends compte que tu es en train de te noyer complètement, il faut creuser un moment donné en disant « merde, mais j’peux pas rester comme ça ». Et quand tu creuses, tu t’aperçois que tu es plus, beaucoup plus solide, plus résilient que tu crois. Donc il y a une part d’inné et une part d’acquis.”

L’Artpigiste: “- Il y a 19 ans, NTM soulevait le même engouement de société, mais en disant « qu’est-ce qu’on attend pour mettre le feu ? » Aujourd’hui, FAUVE porte un message positif…”

FAUVE: “- Mais ça ne s’adresse pas aux mêmes personnes peut-être ?”

L’Artpigiste: “- C’était la question que je voulais vous poser justement. Est-ce que vous pensez que ça s’adresse aux mêmes personnes, c’est-à-dire est-ce que la société a évolué et attends autre chose, ou est-ce qu’on parle d’autres personnes ?”

FAUVE: “- Eux c’était différent, c’était quand même un groupe de rap, ils n’étaient pas issus des mêmes endroits que nous. Comme on disait, on a grandi dans des milieux assez sains en général, plus favorisés en tous les cas, clairement. Eux il y a aussi un truc de débrouille, mais nous c’est plus débrouille face au boulot, face au fonctionnement du monde aujourd’hui. Eux c’était une rébellion contre tout au final, leurs parents, leurs potes, leurs cités. Rien n’allait pour eux. Alors que pour nous, c’est « rien ne va », mais c’est à l’intérieur de nous, c’est autocentré un peu comme démarche.
C’est notre lecture à nous, mais si tu parles de NTM et à un autre extrême tu prends FAUVE, il y a un mec, un groupe qui fait le pont entre nous. C’est IAM et particulièrement Akhénaton. Alors bon, c’est plus proche de NTM que de FAUVE, mais il y a un truc dans Akhénaton, dans IAM, chez les marseillais en général. Quand on lit la bio d’Akhénaton, c’est flagrant et il en parle beaucoup. Il est lui aussi dans cette dualité qu’il décrit comme un mélange typiquement napolitain, entre mélancolie profonde et amour de la vie, d’une volonté de sacraliser, de sanctifier les belles choses, de les dire. Dans les textes d’Akhénaton, il y des trucs hyper flagrants. Il y a un morceau qui nous accompagne énormément, ça s’appelle « je voulais dire » ou il dit des choses très dures et d’autres choses de très naïf, de très beau. Il dit en gros « j’ai besoin de prendre des cachetons parce que je crois que je déprime, ma poitrine se comprime » et à la fin il dit « quand j’tends la main franco, j’tends la main d’bon cœur, frère si J’suis si gentil, c’est qu’j'ai vu trop d’gars qu’lbliss blesse dans l’cœur ». Tu vois, il y a un côté vachement d’aller vers les autres et en même temps très sombre. Puisque tu parles de rap, de NTM, il y a un truc destructeur qu’on ne retrouve pas dans FAUVE. Nous on vient avec beaucoup de douceur au final. Peut-être dans un propos sur lequel on pourrait peut-être nous comparer, mais pour le coup, on arrive avec d’autres ingrédients, une autre méthode. Mais en fait, je crois vraiment que NTM s’adressait à d’autres personnes. Nous on met des mots sur des choses qui se passent dans nos têtes et on s’adresse beaucoup aux personnes qui sont autour de nous. On ne s’adresse jamais à des personnes qui sont hors de notre champ de vision. On n’a jamais fait ça. A la marge, il peut y avoir des réflexions, il y en a un petit peu parfois, sur l’état des choses dans le monde, mais FAUVE n’a jamais été le lieu pour ça. On n’a jamais été prosélytes pour un sou ou engagés politiquement. On a chacun nos convictions politiques, mais on n’a pas fait FAUVE pour mettre ça en commun ou pour parler de ça. C’est beaucoup plus personnel, très subjectif et très autocentré, mais d’une façon saine. Ça nous fait du bien et apparemment, ça en fait à d’autres. C’est incroyable, c’est inimaginable. On n’aurait jamais pensé. Mais du coup, on ne change pas d’un pouce sur la façon dont on travaille puis qu’on l’a fait comme ça, dans nos chambres, de manière très intime, et cela nous a amené là. On ne peut rien dire. Et pis nous, on a la tête dans le guidon tout le temps, c’est difficile d’avoir du recul, de quantifier quoi que ce soit.”

L’Artpigiste: “- Est-ce qu’on reçoit FAUVE la même chose à Paris ou en Province ?”

FAUVE: “- Il y a des personnes qui disent « FAUVE, c’est des bobos de Paris », alors qu’on est clairement en situation de rejet par rapport à cette ville, même si certains d’entre nous y ont grandi et y vivent. Et surtout, dans le collectif, il y a la moitié des gens qui ne viennent pas de Paris.
Dès qu’on s’est produit sur scène, on a voulu quitter. Notre quatrième concert était en province. On ne savait pas du tout comment on serait reçu, mais dès qu’on a vécu le truc on s’est dit, là, pour le tout, on tient une porte de sortie. FAUVE va avoir deux vies. Une vie de bureau qu’on va faire plutôt à Paris et une vie en tournée. A un moment donné, on a décidé d’accélérer FAUVE. On s’y est tous mis à cent pour cent et là il y a fallu dire, okay, on quitte Paris. Et c’est un rêve. Là, Lausanne, c’est le troisième concert qu’on fait en Suisse. On a fait Neuchâtel, le Romandie, maintenant les Docks. Et du coup, on connait la route. C’était hyper étrange ce matin. On arrivait à Lausanne, on disant « ah je connais ». Il y a Morges sur la route, Morges – c’est ça ? – et on est là, okay, on va arriver, c’est chanmé.”

L’Artpigiste: “- Est-ce votre succès va changer votre écriture ?”

FAUVE: “- FAUVE nous a quand même amélioré la vie, nous a sorti de plein de choses, quoi. On continue à puiser dans ce qu’on vit pour écrire, et du coup, il y a une part de lumineux qui arrive dans les textes. Après, on n’est impuissant encore dans plein de choses, FAUVE ne peut pas nous aider pour tout malheureusement, et donc, on continue à parler du reste aussi. Mais notre message positif, il ne faut pas l’imaginer niaiseux. Quand on dit « haut les cœurs », ce n’est pas juste une déclaration naïve, c’est un cheminement. Il a fallu creuser l’intérieur pour sortir le haut les cœurs, il a fallu faire face à des moments de désarroi extrême. Moi j’ai un pote qui ne va pas très bien, et j’essaie de lui dire des choses positives et de le faire aller un peu mieux. J’insiste à chaque fois pour lui faire comprendre que ce que je dis, ce n’est pas des blagues, qu’entre guillemets je suis passé par là et que je ne dis pas ça gratuitement. C’est comme dans les textes, ce n’est jamais gratuit, ce n’est jamais 100% naïf. En fait, plus le temps passe, plus on se rend compte qu’on a besoin de cet optimiste. Tu vois, quand la vie continue, l’ordre des choses reprend ses droits. Tu as beau faire FAUVE et que ça t’aide sur plein de choses, il y a quand même des choses qui te rattrapent, alors là tu te dis, putain, il m’en faut encore plus, il faut, il faut que je creuse cette démarche, il faut que je sois plus dans les gens, plus dans la vie, que je sois plus aimant, plus aimé. Ça, ça fait d’ailleurs partie des choses qu’il faudra qu’on dise dans la partie deux.”

L’Artpigiste: “- Quand sort la partie deux ?”

FAUVE: “- Automne, fin d’année ou maximum début 2015. En fait il n’y a de date. Le truc, c’est que ça doit tenir dans un an, c’est notre envie. On n’a déjà fait pas mal de choses, mais on la sortira quand on sera content. Après, on ne veut pas saouler les gens non plus.”

L’Artpigiste: “- Vous ne montrez pas vos visages ?”

FAUVE: “- On se réserve le droit de ne pas mettre nos visages là-dessus, parce que tu sais, après ça vient gore, love story, quoi. Le truc que tu connais tout. On se met déjà à nu dans les textes, il n’y a pas besoin de mettre nos visages. Ça a été un problème avec la nouvelle scénographie. Avant, on n’avait que le vidéoprojecteur, mais on a voulu mettre plus de dynamisme. On a compris qu’il faudrait plus de lumière et qu’on risquait de plus voir nos visages. Alors je pense que des fois, nos visages passent, mais on a essayé de garder ce côté, de respecter notre identité. Mais on ne se cache pas. Après les concerts, on va discuter avec les gens, on boit un verre.”

L’Artpigiste: “Ce qui me frappe dans votre projet, c’est qu’il y a une cohérence qui est incroyable et qui est inhabituelle pour un groupe qui existe depuis 4 ans. Comment êtes-vous arrivés à ça ?”

FAUVE: “- Ça c’est un mot qu’on sort souvent en ce moment. Mais en fait, c’est une discipline de la transparence et du non calcul. Depuis le début, on avait besoin de faire les choses de la manière la plus honnête possible parce qu’on avait besoin d’évacuer, et du coup, tout ce qui a suivi…
Ce n’est pas qu’on le travaille, mais on s’impose de ne jamais tricher. Et du coup, si à chaque fois que tu vas faire un truc, mais à quelque niveau que ce soit, tu enlèves le superflu, les mauvaises raisons, le calcul, la posture ou la volonté d’être cool et tu reviens à ce que tu es honnêtement, à nu, et bien finalement, il y a une cohérence qui se met. On essaie d’être de la même façon quand on écrit des textes, enregistre des instrus, tourne une vidéo, fait un post facebook, n’importe quoi, on s’impose de ne pas calculer, on s’impose de ne pas tricher. Tu vois, même sur Instagram, ça me fait rire, mais on ne va pas corriger les fautes d’orthographe. En fait, la cohérence est assez induite entre nous et on n’en parle très peu. On n’a jamais ressenti le besoin d’écrire un manifeste et de pouvoir le distribuer avant de le signer en bas. On se connait depuis très longtemps, on est des amis d’enfance, il n’y a jamais de problème. Mais le plus dur, c’était de faire accepter cette cohérence au niveau de notre projet. Au final, on est assez casse-couilles. Normalement, un artiste est content quand il y a cinquante photographes. Nous on se dit, les photos, ils vont voir nos gueules, est-ce que ça va ressembler à ce qu’on veut. Ils ne se rendent pas compte, nous on passe trop de temps à essayer de produire quelque chose qui nous ressemble, et eux peuvent déformer ça. Bref, on est quand même assez fou et assez contre le fric. Et ce qui nous a permis d’être cohérent jusqu’au bout et qu’on en parle aujourd’hui, c’est le fait qu’on a toujours été protégé par une public bienveillant. Au final, tous les soirs de concert, on pourrait avoir 25 gros plans avec nos gueules, mais personne ne le fait, c’est ouf. Il y a vraiment un truc de bienveillance, jamais on ne s’est fait agressé. En fait, on est des control freek de la non posture, de la transparence. Alors ça, oui, du coup, on le calcule d’une certaine manière et on se discipline pour ne pas se faire passer pour ce qu’on n’est pas. Et du coup, on essaie de l’imposer à chaque étape de notre projet ce qui n’est pas forcément compris, tu vois ? Les médias, pas tous, ils sont aux abois ! C’est un secteur vachement en crise. Quand il y a un magazine people qui met ta gueule en gros plans, il n’y a pas de débat, ils veulent faire du papier, du clic. Alors que les personnes qui suivent FAUVE, elles acceptent, respectent et montent même au créneau pour nous, en toute salubrité d’esprit. En fait, il y a un truc incroyable de voir à quel point ce projet est respecté comme tel. Le plus incroyable, je trouve, après les concerts il y a beaucoup de merci.”

L’Artpigiste: “- Est-ce que c’est ça qui explique votre succès ?”

FAUVE: “- Ça c’est quelque chose à quoi on doit généralement répondre. Tu vois, on n’explique pas et on ne veut pas trop comprendre non plus, on ne cherche pas. Nous, quand on reçoit des chocolats, on les mange (rires). On ne cultive pas grand-chose. Quand tu ne triches pas et essaie d’être honnête, ça se conclue comme ça. Tu vois, Ju de Stupfeflip (réd : Julien Barthélémy) quand on lui demandait « pourquoi portez-vous toujours une cagoule », disait « moi, je ne comprends pas que les autres n’en portent pas ». Tu vois, je te parlais de notre éducation, et bien, on n’est pas là pour ça. On est là pour récupérer de l’estime de nous-même, besoin de reconnaissance comme tout le monde. On arrive dans ce truc avec aucune autre ambition que celle d’aller mieux et de faire quelque chose dont on était un tout petit peu satisfait.”

L’Artpigiste: “- Vous commencez toujours votre travail par le texte ?”

FAUVE: “- Oui, c’est la base. A la base, c’est vraiment le monologue sous la douche. On vient avec une bible et on y travaille tous, même si ce n’est pas un groupe d’écriture. On essaie déjà de penser la musique, la vidéo. Sur scène c’est flagrant, on a un micro pour cinq personnes. C’est un système d’entonnoir et ça sort par là. Au début, on ne s’est jamais dit, mais c’est une force d’avoir ça.”

L’Artpigiste: “- Le logo qui vous représente, quel est son sens ?”

FAUVE: “- En gros, c’est un F stylisé, qui est un signe mathématique qu’on n’a pas inventé. On trouvait qu’il exprimait bien visuellement ce qu’on dit dans les textes, c’est une déclaration d’unicité que tu te fais à toi-même, un mantra en fait. Je ne suis pas meilleur ou moins bien. Je suis juste moi, je vais composer avec. Je suis unique, je ne ressemble pas à mon voisin, c’est ça que je dois creuser.”

L’interview prévue sur une demi-heure aura duré une heure et quart et FAUVE semble presque s’excuser de devoir le conclure pour rejoindre la table où le repas attend depuis longtemps. Finalement, FAUVE c’est aussi ça. Une générosité, une spontanéité. La simplicité de personnes ordinaires qui vivent des choses extraordinaires.

Le site officiel de FAUVE

écrit par Stéphane

Stéphane

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