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L’interview de Carlos Leal

C’est dans le lobby d’un hôtel lausannois que l’Artpigiste est allé rencontrer l’artiste aux multiples talents Carlos Leal qui pour l’occasion revêtait son habit de chanteur, l’occasion de discuter avec lui de son excellent dernier album “Reflexions”.

L’Artpigiste : Reflexions, un titre, un mot, deux sens…
Carlos Leal : J’ai mis du temps à trouver ce titre, j’avais besoin qu’il fasse partie du concept de l’album. Pour moi cet album c’est tous ces reflets dans les miroirs, tous ces visages différents qui sont miens. C’est aussi toutes les pensées, les réflexions que ça amène. C’est moi face au monde, mais surtout moi face à moi.
 
L’album s’ouvre d’ailleurs avec le titre « mirror, mirror », c’est un thème qui revient souvent dans tes différentes interviews…
Comme je te le disais, j’aime beaucoup les albums concept et il me fallait une sorte de fil conducteur. Au fur et à mesure que j’écrivais l’album, je me suis rendu compte qu’il y avait toujours cette idée de facettes, de multiples facettes et je crois que l’on est tous plusieurs êtres humains et non pas un seul. Malheureusement, la société, l’éducation, la famille, le travail nous enferment dans un contexte, dans un costume. Mais je crois qu’il est important à un moment de se rendre compte que nous sommes tous plusieurs personnes et de laisser s’exprimer nos alter ego, de leur donner un petit peu de place pour savoir ce qu’ils ont à dire plutôt que d’essayer de les éviter, de les bâillonner. En tout cas, c’est ce que j’ai voulu faire dans cet album.
 
Beaucoup ont été surpris, moi en premier, par la couleur de ton album, de sa musicalité, on est bien loin de l’ancien mc…
J’avais besoin de faire quelque chose qui m’appartient et dans ce quelque chose il n’y avait pas de rap, tout simplement. Tout simplement parce qu’aujourd’hui j’en écoute moins et surtout que j’ai tourné la page. Même si la culture Hiphop a été pour moi un fantastique professeur, lorsqu’aujourd’hui je me regarde dans un miroir la musique que j’entends ce n’est pas du rap, c’est « reflexions ».
 
Musicalement justement, tu as beaucoup travaillé avec Mark Tschanz sur cet album, tu avais besoin de cette atmosphère cinéma dans tes titres, de prendre le temps de poser un décor musical pour chaque morceau ?
Bien sûr, je suis aussi un enfant qui a grandi avec des groupes tels que Pink Floyd, avec des albums beaucoup moins formatés que ce que l’on peut avoir maintenant. Mark c’est exactement le genre de producteur qui sait exactement à quel moment tu dois arrêter de chanter, de parler, pour laisser la musique transmettre le message à ta place. C’est malheureusement trop peu souvent le cas en pop, la musique ne prend plus le relais du message véhiculé, c’est tout dans la parole. Mais pour ça il faut du temps, il faut 5-6 minutes… et encore, je pense que si je refais un album j’irai encore plus loin que ça, rentrer dans une sorte de récit cinématographique presque. Maintenant dans mon album y’a aussi des titres plus orientés dancefloor sur lesquels j’ai travaillé avec un le producteur Kauf, j’avais aussi envie de montrer que je pouvais faire ce genre de titre, j’ai aussi grandi avec la musique électronique, je veux pouvoir danser en écoutant ma musique pas uniquement devoir le faire étendu sur un canapé !
 
Pour en revenir avec ta collaboration avec Mark Tschanz, comment avez-vous travaillé ensemble, trouvé cette sorte de symbiose entre vous ?
Tout d’abord on a passé quelques jours à écouter des morceaux que j’adore, de Bashung à Brel en passant par de la musique électronique ou des musiques de film, mais aussi de la musique tellement underground que personne ne sait qu’elle existe… Et du coup Mark a digéré ce melting pot pendant plusieurs jours jusqu’à ce, qu’un jour, je me souviens j’étais sur un tournage en Italie, je reçois un mail de sa part avec 5 titres, 5 titres qui m’ont démontré qu’il avait totalement compris ce que je voulais. J’étais fou de joie, je me souviens avoir sauté au milieu de ma chambre d’hôtel à 2h du mat… j’avais enfin trouvé la personne qui comprenait ce que je voulais et qui pouvait le retranscrire en musique. Dès cet instant, je savais que j’allais faire cet album.
Pour Kauf c’est une tout autre histoire, je me souviens avoir entendu un titre dans une soirée à Zurich, j’adorais ce morceau, j’ai voulu le « shazamer » mais je n’avais pas assez de réseaux du coup c’est un pote qui le fait, moi je prends une photo du résultat et j’oublie un peu… jusqu’à ce que je retombe sur cette photo quelques mois plus tard, je commence donc à faire quelques recherches, je découvre que Kauf vit comme moi à Los Angeles donc je lui envoie tout simplement un message sur Facebook, quelques jours plus tard on était en train de bosser ensemble… c’est juste génial, merci la technologie !
 
D’où te venais les idées, y’a vraiment beaucoup d’influences dans cet album, des styles différents, tu passes du chant au spoken word, du français à l’anglais… comment s’est construit tout ça ?
Je me suis souvent inspiré des musiques de Mark pour écrire mes textes, après j’avais aussi des textes déjà écrits qu’on a essayé d’adapter à la musique et ça nous a donné quelques surprises, par exemple des textes qui avaient été écrits sur une autre musique, on a fait des tests en studio, en essayant avec d’autres musiques par exemple… « Je rêves de serpents » est un titre que j’avais au départ pensé chanter sur une autre musique. Un jour Mark m’a dit d’écouter une autre de ses productions et d’essayer de dire, de déclamer le texte dessus. On a fait cet essai et le premier enregistrement est celui qu’on a gardé pour l’album alors que c’était censé n’être qu’une maquette… mais le résultat nous a tellement bluffés qu’on a décidé de le garder tel quel. Mais sinon généralement c’est surtout la musique qui m’a inspiré, qui m’a fait interpréter les titres tels qu’ils le sont au final.. Que ce soit chanté, parlé, en français, en anglais ou en espagnol, j’ai vraiment essayé de me laisser porter, inspirer par la musique.
 
Au final, on se retrouve avec un album quand même assez pointu…
C’est vrai que j’ai la sensation d’avoir fait quelque chose d’assez pointu, mais c’est aussi certainement parce que ce que j’écoute est assez pointu… je n’avais pas le désir en faisant ce disque de plaire à tout le monde, comme je te le disais avant, la première personne à qui je voulais faire plaisir c’était avant tout à moi et donc j’ai fait ce que je voulais. Après c’est peut-être pointu, mais ça reste quand même très musical, c’est tordu parfois, mais ça reste très intéressant ou en tout cas suffisamment pour que les gens se disent qu’il y a un truc qui se passe… Mais voilà, je n’avais pas du tout envie de faire de la pop, de faire un album mainstream….
 
Mais voilà, même sans être mainstream, tu l’es quand même, en tout cas médiatiquement parlant… Si tu n’étais pas Carlos Leal, est-ce que tu penses qu’on parlerait autant de cet album ?
C’est très intéressant ça comme question… Tout d’abord, je ne sais pas concernant cet album quelles seraient les réactions… je l’ai fait écouter à quelques personnes à Los Angeles, qui ne me connaissent que comme acteur, et ils étaient tous assez scotchés, ils sont vraiment agréablement surpris. Maintenant, il est sûr que mon parcours artistique en terres helvétiques fait en sorte que je suis médiatisé pour un peu n’importe quoi… Après je n’estime pas que cet album c’est n’importe quoi, mais c’est sûr que si je n’avais pas le parcours, l’histoire que j’ai avec Sens Unik, avec le cinéma, avec les pubs… forcément je ne pense pas qu’on parlerait autant de cet album. Mais je ne peux pas mettre une croix sur mon histoire, mais je me réjouis de voir les réactions dans d’autres pays, pour connaître l’impact qu’a cet album sur eux, sans avoir toute cette histoire derrière.

La Suisse on le sait tu l’aimes, mais ça ne t’as pas empêché de prendre tes distances avec, quel regard critique peux-tu porter sur elle ?
Y’a une réalité et on ne pourra jamais la changer c’est celle de la taille, la taille d’un pays défini aussi ses possibilités en terme de ventes donc forcément quand tu es un artiste, un acteur, un réalisateur, quel est le public qui va venir voir ton cinéma, acheter ta musique ? Maintenant, on a aussi une façon de fonctionner, de subventionnement par exemple, qui pourri un peu le monde du cinéma parce que finalement on se contente d’obtenir l’argent nécessaire pour faire un film et s’il fait quelques entrées dans les quelques salles romandes dans lesquelles il sera projeté on sera content. C’est pas très ambitieux… c’est même très minimaliste et c’est vraiment ce qui m’a poussé à partir. Je n’ai pas envie de parler de ça comme d’une critique, c’est ce qui existe. Mais si la Suisse se rendait compte de tous ses talents incroyables qu’elle a et qu’elle poussait derrière, qu’elle y mettait l’argent nécessaire… parfois il suffit juste d’un talent. Prends l’exemple de la Belgique, à un moment ils en avaient tellement marre que les Français se foutent de leur gueule qu’ils ont simplement commencé à créer leurs trucs, en en ayant rien à foutre de ce qu’en penserait Paris et du coup y’a un Poelvoorde qu’est arrivé avec un film totalement hors-norme, complètement décalé qu’a brisé toutes les règles et ensuite ça a suivi, la brèche était ouverte. Mais pour ça il faut une certaine force de caractère, cette force de faire son truc sans en avoir rien à foutre de comment il sera perçu par Paris. Et c’est ça qui manque aux romands, y’a des talents romands extraordinaires, certains qui sont montés à Paris, qui ont eu des grandes portes ouvertes, mais je pense qu’ils ont trop souvent voulu trop bien se comporter, trop plaire… et je l’ai fait moi-même, bien se comporter pour être aimé de cette ville… Il faudrait arrêter d’avoir peur d’exporter autre chose que nos petits couteaux suisses, nos montres, mais exporter nos acteurs, nos réalisateurs, nos auteurs et nos musiciens, mais pour ça il faut sortir un peu de pognon aussi…

écrit par Joram

Joram

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